QUESTION DU MOIS

La musique soigne-t-elle ?

 

Docteur Aittor Loroño

 

En relisant des articles et des rapports présentés dans des congrès et des rencontres de musicothérapie, je me suis trouvé confronté à une chose qui m’a paru assez répétitive. Ces textes disaient sans cesse la même chose. On se serait cru en présence d’un thème musical avec ses variations.

Dans un article précédent (M-T-C, n°2) je précisais quelques points sur la bio-musique et la musicothérapie. Je voudrais maintenant émettre quelques opinions au sujet de l’enseignement et de la pratique de ces deux disciplines.

« La musique soigne-t-elle », c’est le titre d’un article que j’ai lu il y a peu de temps dans une revue de vulgarisation. Éternelle question. Si je devais y répondre, sans commentaire, je dirais « non » et je vais m’en expliquer.

Si nous nous plaçons sur le terrain de la médecine, nous savons que n’importe quel médicament ou agent curatif, possède des propriétés qui catalysent les agents ou les propriétés curatives présents dans l’organisme.

C’est-à-dire que le médicament, la thérapie, la musique, etc. sont des agents intermédiaires dans un processus curatif d’une maladie. C’est pour cela que ces agents, en eux-mêmes, n’ont pas une propriété curative ou destructrice, c’est leur utilisation positive ou négative qui produit l’effet.

Prenons un exemple. Dans un problème respiratoire, il nous faut, pour enrayer le processus pernicieux un médicament et pour cela nous devons savoir sa composition, les dosages, la durée d’application ; nous pourrons ainsi évaluer, par la suite, si nous avons obtenu l’effet désiré. Dans un tel cas nous pouvons juger, presque avec certitude, de l’effet du médicament.

C’est un processus biochimique et physiologique, il se produit un effet, quelle que soit la personne traitée.

On peut reprendre ce même exemple en appliquant une musique « X. La difficulté vient du fait que nous ne savons pas quelle musique nous devons utiliser dans ce cas, car il n’est pas possible d’évaluer les effets produits par la musique. Cela tient à ce que les effets de la musique sont intimement liés à la culture de l’individu et c’est pour cette raison que tout un chacun présente une réaction différente face à la même musique. Et même dans le cas où plusieurs personnes réagissent de manière identique, cette coïncidence est due à la culture sonore du groupe.

C’est, à mon avis, là la grande différence entre un intermédiaire-médicament, biochimique qui produit une physiologie-somatique et dans certain cas somato-psychique qui a, au cours du temps, montré ses possibilités d’application dans le champ de la médecine et de la psychiatrie et un autre intermédiaire-musique, énergie sonore qui produit une physiologie psychique et même psychosomatique qui toutefois « doit prouver son application » dans le champ de la médecine, de la psychiatrie ou de la psychothérapie.

Je ne conteste certes pas que la musique influe sur les états psychiques ou somatiques des personnes mais je veux souligner qu’elle correspond ou s’approche davantage de l’aspect culturel de celles-ci. Son aspect médical n’est pas encore assez développé au point de pouvoir affirmer que la musique, en soi, possède des propriétés curatives. Ces propriétés sont celles que lui attribue l’individu et nous trouvons de nombreux écrits issus de traditions, de cultures et de religions diverses qui témoignent de ce fait : ce sont des aspects culturels qui attribuent ses propriétés à la musique.

 

L’ACTION THÉRAPEUTIQUE

En thérapie, le fait thérapeutique ou 1’action thérapeutique n’est pas neutre.

Je m’explique. Nous ne pouvons obtenir qu’une action thérapeutique positive ou négative. C’est-à-dire que nous devons savoir que notre action va améliorer ou faire empirer le contexte du patient mais en aucun cas nous ne pouvons dire qu’une action thérapeutique est inoffensive.

Le concept de médecine douce, de médecine naturelle et quelques concepts de prévention fondent leur différence sur cette notion d’innocuité. Cela nous mène à une erreur de départ car lorsque nous réalisons un processus thérapeutique, il y a transformation comme lorsque nous produisons ou altérons des états, aussi bien physique que psychique. L’action thérapeutique est jugée positive lorsque le résultat est satisfaisant et négative lorsqu’il y a un résultat non désiré. On doit considérer les termes neutre, inoffensif comme une ignorance du résultat, c’est-à-dire qu’on ne sait pas ce qui s’est passé, ce qui, thérapeutiquement parlant, est négatif.

À l’action thérapeutique il faut ajouter « l’intention thérapeutique » ce qui veut dire que dans un processus nous privilégions un aspect, sans pour cela abandonner la globalité de la personne. Par exemple nous voulons, dans un cas, développer davantage la communication vocale, les sons de la voix, les gestes vocaux…, dans un autre nous voulons insister sur le mouvement corporel, les rythmes etc.

Ces deux notions me semblent très importantes pour pouvoir développer, à l’intérieur de la musicothérapie un schéma de travail, d’évaluation pour finalement tirer des conclusions. Nous ne devons pas oublier que toute discipline thérapeutique aborde 1′individu de façon partielle. Je veux dire par là que nous ne pouvons faire d’une discipline ou d’une spécialité thérapeutique, comme c’est le cas de la musicothérapie, un tout ou un champ unique abordant tous les aspects de la personne. C’est l’une des erreurs que commettent les médecines dites douces (et aussi certains musicothérapeutes) qui prétendent régler l’ensemble des problèmes. À mon avis cette totalité de la personne est la somme des parties, c’est-à-dire des différents aspects de celle-ci, physique, psychique, spirituel. La musicothérapie doit agir dans son domaine en tenant compte de cette globalité.

Aux limites de la musicothérapie il faut ajouter les limites du musicothérapeute. Si l’on repense à ce que nous disions de l’action thérapeutique, nous devons admettre qu’il pourrait y avoir de bons, de médiocres et de mauvais musicothérapeutes comme dans n’importe quelle discipline… tout comme existent de bonnes, médiocres et mauvaises musiques ! Pour cela nous ne devons pas confondre une action thérapeutique qui échoue avec la thérapie elle-même.

La musicothérapie, définie jusqu’à maintenant dans quelques hypothèses de travail, nécessite une plus grande recherche des concepts, une meilleure description des travaux pratiques afin de progresser. C’est ce que s’efforcent de faire ceux qui PRATIQUENT la musicothérapie et qui parfois ne correspond pas à ceux qui l’enseignent. Un musicien célèbre disait : « le musicien qui ne pratique pas ou n’exerce pas son art, se consacre à l’enseigner. » Il arrive parfois la même chose avec des thérapeutes qui n’exercent pas, ils enseignent… ou essaient de le faire.

Il est clair que la musicothérapie est une thérapie qui a un rapport avec le sonore, la musique et nous devons appliquer simplement ces bases dans notre pratique quotidienne. Savoir simplement qui peut bénéficier de cette thérapie, qui en a besoin et qui n’en a pas besoin et doit être dirigé vers une autre spécialité. Ce diagnostic, cette indication sont essentiels avant de passer au processus et à l’intention thérapeutique. Nous devons savoir, avant, ce que nous allons réaliser ou expérimenter, avoir des objectifs et en tirer des conclusions.

Il faut être conscient que l’histoire de la musicothérapie, en tant que discipline scientifique, a peu d’années d’existence comparée à d’autres disciplines thérapeutiques. C’est pour cela qu’il est aisé, pour certaines personnes, de s’accrocher aux principes et hypothèses qui existent et d’en faire un dogmatisme, de faire école, même… Il est évidemment plus difficile d’apporter des choses nouvelles !

Mon intention est de créer des bases de discussions et d’éviter les dogmatismes et ce toujours à partir des limites du musicothérapeute, c’est-à-dire de la personne.

MTC N°4 décembre 1988