Si vous ne pourrez pas vous y rendre, voici un lien vers le site des Mutins de Pangée par lequel vous pourrez voir ou revoir le film en VOD (ou en vidéo à la demande) avec en plus plein d’infos : https://www.cinemutins.com/films/1733-fils-de-garches
Nous vous souhaitons une bonne séance.
M. et I.
LA CASSETTE
APPORT DE LA MUSICOTHÉRAPIE
LORS D’UNE INTERVENTION CHIRURGICALE
M. et I., parents
F. B., musicothérapeute
La démarche.
En octobre 1989, notre fils, R., âgé de six ans et demi, doit subir une première intervention chirurgicale.
R. est atteint d’une amyotrophie spinale infantile, maladie neuromusculaire héréditaire, entraînant un important handicap moteur (il ne marche pas et se déplace en fauteuil roulant électrique).
R. possède des facultés et un éveil intellectuel remarquables.
Soucieux de préparer au mieux cet événement, nous pensons qu’il serait bien qu’un « travail » puisse se faire à l’extérieur du domicile avec une personne « tiers », aussi bien avec R. qu’avec nous-mêmes. Nous pensons à son angoisse et à la nôtre.
Dans un premier temps, nous avons contacté un médecin anesthésiste travaillant dans un hôpital d’une ville de l’Ouest de la France et qui utilise l’écoute musicale dans le cadre de la préparation d’enfants à l’intervention chirurgicale.
Après une discussion téléphonique concernant le tempérament et le caractère de notre fils, il nous a proposé de nous envoyer une cassette, à faire écouter avant et après l’intervention, cassette que nous n’avons jamais reçue.
Dès lors, nous nous sommes orientés vers une démarche plus personnalisée.
Nous contactons l’Atelier de Musicothérapie de Bordeaux (A.M.Bx).
Sensibilisés à la musique et à la musicothérapie, nous espérons trouver là une écoute, une aide, une réponse à notre demande.
Un travail se met en place avec madame F.B., musicothérapeute. Il est convenu que ce travail s’articulera autour de la création d’une cassette qui accompagnera l’enfant lors de son hospitalisation. Cette cassette reproduira une sorte de bain sonore quotidien de l’enfant qu’il retrouvera avant et après l’intervention à l’hôpital.
L’élaboration
Dans un premier temps, après accord, à la maison, R. sélectionne, avec notre aide, un ensemble de morceaux, surtout des chansons, à partir duquel sera fait le choix définitif pour la réalisation finale. Une première séance a lieu à l’A.M.Bx avec madame B. et nous-mêmes. Après quelques échanges verbaux au cours desquels R. se montre assez réticent et agressif, nous passons à la phase de réalisation de la cassette. Là, R., reprenant l’initiative, se montre beaucoup plus à l’aise et expansif. Il dirige les opérations du choix des chansons et musiques à leur ordre de succession.
Deux faces distinctes sont réalisées, intitulées par R. : « Endormant » et « Réveil ». Nous terminons cette séance de deux heures par une création collective (instruments + voix) d’après la chanson « Ah, les crocodiles ». Des instruments de musique sont utilisés, à partir desquels se crée un lien relationnel entre R. et madame B.
Une semaine plus tard, au même lieu, se déroule une deuxième séance. R. est seul avec madame B. Le travail se fait autour de l’écoute de la cassette et de l’intervention. La séance dure deux heures, le secret est respecté.
À l’hôpital
En préopératoire, R. est dans une chambre, avec un enfant de huit ans, convalescent. Nous sommes avec lui le jour. Il est convenu d’une écoute quotidienne de la partie « Endormant », surtout le soir au coucher. Pendant cette période, R. a pu parler avec le chirurgien et avec l’anesthésiste (femme) qui lui donne le choix entre le masque et l’injection. Il choisit le masque. Le matin avant l’intervention, R. écoute la cassette pendant environ quinze minutes avant la prémédication. Celle-ci faisant effet, R. devient irritable facilement, dans un état second, il supporte mal le moindre stimulus comme, par exemple, de voir son voisin prendre son petit déjeuner (lui, est à jeun).
Après l’intervention, le réveil est rapide, pratiquement sans état comateux.
Très vite conscient de son état, il l’exprime : « Me mettre comme ça, c’est pire qu’une torture. » Il est immobilisé dans un plâtre avec plein de tuyaux.
Il récupère vite et bien, mange le soir. On lui enlève l’assistance respiratoire, etc. Il ne veut pas écouter la cassette.
L’ambiance générale est désagréable. C’est une salle commune à huit lits, avec beaucoup de va-et-vient des soignants et familles, avec beaucoup de bruits de machines d’assistance.
Il sort de l’hôpital huit jours plus tard. Il écoute la deuxième face, « Réveil », à la maison.
Le contenu de la cassette.
Ce qui est remarquable, c’est la distinction entre les deux faces de la cassette, du fait de leur contenu qui correspond bien à l’appellation que leur donne R.
D’emblée, il y a un refus de sa part de mettre des musiques qu’il appelle, et il n’est pas le seul, « douces » (classiques, mélodiques, peu rythmiques et sans paroles). Son choix se porte naturellement sur celles qu’il écoute régulièrement chez lui. Dans la partie « Endormant » (40 mn), beaucoup de chansons parlent de malaise et du moyen d’en sortir (Winnie l’Ourson, La
Bamboche, S. Waring) font appel à une certaine réalité que l’on affronte (J.J. Mel, J. Higelin) du fait du style rock. Certaines paroles sont en relation directe avec ce qu’il vit (Higelin) l’impossibilité de lutter contre quelque chose qui est plus grand, plus fort, qu’il n’a pas voulu. Elles ont un rapport avec ce qu’il est, ce qu’il vit quotidiennement, ses inquiétudes, ses peurs, ses impuissances et, plus directement avec cette intervention à venir.
On attend quelque chose, c’est l’inconnu (Gwendal)
« perdu connaissance, goûter le poison qui tue » (Higelin)
« quand ça ne va pas », « il faut danser » (Winnie l’Ourson)
« alors on ne peut plus m’arrêter quand mes jambes se mettent à danser » (Winnie)
« quand tu as le cœur gros », « on va passer la nuit à taper du pied » (La Bamboche)
« je vois des ombres, je tremble », « je chante très fort » (Winnie)
« on gagne le salaire de la peur » (JJ. Mel)
les grenouilles, la brume, « dans la boue », « enlève-le » (S. Waring)
à nouveau « pas de chance » (JJ.Mel).
Dans la partie « Réveil » (30 minutes), le contenu est plus explicite. Le rythme général des chansons et musiques entraîne au réveil, à la vie :
Gwendal, J. Clegg, dans lesquels les percussions sont très présentes.
Des danses folkloriques très gaies avec des accélérations du tempo.
Des chansons pour enfants où des enfants chantent « à l’école de madame Nicole, on s’amuse bien », « j’habite une maison… tapez des genoux, tapez du pied ».
La création collective à partir de « Ah les crocodiles » (seul R. chante).
Les repères sont clairs : le retour à la maison y est évoqué très fortement, l’école avec la maîtresse et les enfants, la maison, le soleil. Il n’y a plus d’angoisse, de crainte, de peur, de malaise, d’impuissance.
Réflexions
Au départ, nous n’avons pas pensé aux conditions (in)hospitalières du lieu d’écoute privilégié de la cassette. Sans le vouloir, influencés en cela par certaines recherches faites actuellement en ce sens, en milieu hospitalier, nous nous sommes orientés vers le schéma suivant : quelque chose qui facilite l’endormissement, quelque chose qui facilite le réveil ; quelque chose qu’il écoute à l’endormissement, puis qu’il écoute au réveil.
R. a refusé en partie ce schéma par le choix des chansons et par le mode et le moment de l’écoute. En revanche, nous avons pu travailler avec lui réellement à partir de son bain sonore et musical habituel, quotidien qui le touche et le concerne directement. Cette cassette, personnalisée, n’est pas une cassette d’induction à une relaxation ou à une détente. Elle ne contient aucun élément susceptible d’induire un endormissement, si l’on se réfère aux critères habituels utilisés pour ce genre de chose. Par la suppression d’une angoisse elle a pu amener à un état d’apaisement pouvant faciliter le bon déroulement de l’intervention. Le travail facilitant l’endormissement se situe, ici, à un autre niveau. Bien sûr, le choix des chansons, en rapport avec la situation, n’est pas neutre. Ce travail a pris en compte la personnalité de l’enfant, l’a mis en jeu en tant que sujet, a fait appel à sa sensibilité, sa capacité imaginaire et de résolution de ses peurs et conflits.
Ainsi, il a pu se préparer lui-même à cette hospitalisation et à cette intervention, amenant avec lui, à l’hôpital, un « condensé » très chargé affectivement de son « chez-soi », de son univers et de tout le travail relationnel fait avec madame B. et nous-mêmes à cette occasion. Il n’était plus seul dans cette épreuve et en était assuré.
Faire cette cassette, par tout le travail relationnel de mise en actes et de verbalisation accompli à cette occasion lui a permis de mieux comprendre ce qui allait se passer, de moins l’appréhender et de savoir qu’après il retrouverait ses parents, sa maison ».
Le point de vue de la musicothérapeute
Ici, être musicothérapeute, c’est être le réceptacle du « non-dit » de la souffrance de R., de la souffrance de son père, de sa mère. Ce « non-dit » ne peut que rompre l’harmonie dans ce trio, Enfant, Père, Mère. Chacun essayant isolément de se parer, tant bien que mal contre cette nouvelle épreuve et, pour ménager l’autre, minimiser la souffrance de l’autre, chacun va faire sa souffrance.
Sélectionner ensemble des morceaux de musique pour la confection d’une cassette, faire « œuvre » ensemble pour une création musicale, c’est rompre ce silence, ce « non-dit » de la souffrance et renouer les fils qui les lient les uns aux autres. C’est retrouver la voix qui conduit à la parole. C’est retrouver sa voix. Après échanges et jeux sonores entre R. et le musicothérapeute, R. osera dire sa haine contre le chirurgien, évoquer une autre intervention (pour son dos) dont il a entendu parler mais aussi d’autres thèmes graves et fondamentaux seront abordés : la mort, la naissance, la sexualité.
Chaque parole dite minimise le risque pour R. de devenir objet de soin et non sujet « être de désir » et, pour ceux qui l’entourent, celui de s’adresser au symptôme de l’enfant et non à sa personne. Lors de l’hospitalisation « la cassette » est là, évocatrice de cette prise de parole, de cette mise en mots de la souffrance. Elle ne diminuera pas.
Cet article est paru en 1991 dans la revue MTC n°10
R. décédé en 2024 fut un remarquable auteur, réalisateur de films.
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